[+18] Drôle de marchandage [Gaunter de Meuré]

 :: Duché d'Ortagor
Dim 20 Sep - 16:46
-"Courez, Courez, ne vous arrêtez pas !" Beuglait le Capitaine hors d’haleine dans un chaos de métal que produisaient chaque pas de lui et ses hommes. Aux faibles lueurs des torches et des lanternes, piégés dans une purée de pois dont seul les champs et les bois dont le sol est marécageux ont le secret, Côme et les Limiers de Gors Velen tentaient vainement de fuir.

Des cris sépulcraux au derrière, autour d’eux, de toute part, se faisaient entendre. Et régulièrement un hurlement terrifiant résonnait proche de leurs esgourdes, mêlé à des déchiquètements de tissus et de chairs. Ce genre de cris si humain de peur si absolue. Le genre de cris qui glace le sang et fait monter les larmes aux yeux et qui rend le souffle pour fuir toujours plus loin. « Modrek ! » Hurlait un jeune mercenaire malingre dont les poils de barbe colonisaient difficilement ses joues et son menton. Il allait faire demi-tour pour aller au secours ou à la recherche de son camarade mais Côme le remettait avec vigueur dans le droit chemin et le sens de la fuite.

-"Pas le temps de trainer des pieds ! En avant !" Hurlait de nouveau le capitaine. Soufflant dans son cor pour rallier ses hommes, et par le fait même attirer les créatures à leurs trousses qui n’avaient au final pas besoin du son pour remonter leur piste si fraiche et si appétissante.

Il fallait s’y attendre. Lorsque Niklas Kofod s’était mis en Rébellion et que le Duc d’Ortagor avait livré les terres de Cisdari en pâture à tous ces charognards de mercenaire afin de l’affaiblir et de faire le siège de la place forte. La région allait devenir le terreau idéal à voir pousser, tel des champignons, les pires saloperies que le monde puisse porter. Un enfer pour repeupler et y vivre, une promesse de travail à moyen terme pour tout Sorceleur en mal de couronnes. Certaines épées à louer, plus paranoïaques, voient dans cette manœuvre un plan du Duc pour écrémer les mercenaires et avoir moins d’or à débourser.

- "Là, là ! Une bâtisse, entrez tous dedans et que ça saute !" Hurlait le Capitaine alors qu’il gravissait un mur d’enceinte éventré d’une maison forte. En d’autres circonstances on aurait pu trouver sa pose, au sommet de ce tas de gravats, héroïque. Sauf qu’en ce moment même lui, tout comme chacun de ces hommes, avait la terreur dans le regard et teignait leurs braies jaune devant et marron derrière. Côme et ses camarades ne se faisaient pas prier. Bien qu’habituellement râleurs et d’une difficulté inouïe à faire obéir les Limiers du Gors Velen obtempéraient sans distinction pour pénétrer la cour puis le bâtiment principal.

La cour portait encore les stigmates du passage de ces "soldats à louer". Le maître des lieux, ou du moins la partie supérieure de son anatomie, pendait sur le gros chêne disposé au centre de la cour, dont les branches nues et noueuses donnaient l’impression d’une main squelettique jouant avec un yoyo en putréfaction. Les guerriers entraient dans la demeure, et renversaient sans tarder les meubles pour en couvrir les portes et les fenêtres crevées, une odeur douce-amère embaumait les lieux, une odeur que Côme avait appris que trop bien à connaître à force de guerres privées et d’exactions, l’odeur des cadavres. Alors que tous s’évertuaient à se préparer à une dernière résistance, piégés comme des rats, alors que les yeux des créatures luisaient dans la cour, leurs gueules béantes poussant des râles lugubres tout en exhalant de la buée rance, Lennart lui observait la pièce à la lueur de sa torche. "Melitele nous vienne en aide…" Maugréait il en se signant de sa main libre.

-"Qu’est ce qui t’arrive Lennart, tu ne vois pas qu’on a d’autres chats à fouetter ?!" Lui assénait Côme alors qu’il portait avec le jeune mercenaire une lourde caisse en bois éventrée.

- "On est déjà venu ici… Putain on est chez la mocheté !" Disait-il en devenant pâle comme un linge, sans plus être écouté par le reste de ses camarades.

- "Bizarre, ces saloperies de goules n’avancent guère." Commentait le Capitaine, alors qu’il regardait par un fin interstice entre deux meubles écrasés contre une fenêtre. "Qu’est-ce qu’elles attendent morbleu ?"

- "On a abandonné Modrek, les gars… Bon sang on l’a abandonné !" Intervenait le Jeune, vainement pour retrouver un semblant d'humanité dans cette survie improvisée, alors que tous étaient aux barricades attendant l’ultime assaut et leur mort certaine.

- "Mais on s’en bat les couilles, c’tait qu’un putain de nain !" Intervenait Barrique alors qu’il tirait le Jeune par le col pour le ramener sur une ligne de front imaginaire. "Cesse d’gémir quand c’est d’la sous race. On va finir par croire qu’t’étais amoureux."

- "C’est un putain de nain quand ça t’arrange Barrique !" Râlait Côme alors qu’il se dressait face à son collègue pour protéger le loustic. "T’es bien content quand ce putain de nain nous dégote de bonnes armes."

- "C’était un putain de nain, Côme." Enchérissait Barrique avec une malveillance et une haine palpable dans la voix. "Maint’nant il est mort. Tout comme Brisil, Lenceok, et Lastec. Tous crevé par ces salop’ries d’goules ! Car not’ super Capitaine a jugé bon d’passer par Âtrefleur ! Là où ces connards de la Compagnie de Varaay ont foutu l’feu et salé les terres !"

Le Capitaine s’éloignait de sa position pour s’approcher de Barrique, l’air mauvais. S’être fait coursé dans les bois comme des lapins et être ainsi bloqué comme des rats n’arrangeait en rien la situation. Tout le monde était épuisé, terrifié, et les braises verbales faisaient embraser la patience avec la vélocité d’un feu de paille.  Toutefois le Capitaine n’eut le temps de rien dire que Lennart se mis au milieu de cette mêlée en devenir.

- "Bon sang écoutez moi, on a pire là ! On est chez la Mocheté !" A ces mots l’ensemble des mercenaires restant devenaient blanc comme des cadavres.

La Mocheté… C’est le surnom affectueux que la compagnie avait donné à la fille du maître des lieux, celui qui pend haut et court au dehors. Le genre de fille si disgracieuse qu’on ne peut que l’imaginer chuter de l’arbre de la laideur en se tapant toutes les branches sur son passage. Une bonne partie des Limiers avaient jugés bon de lui offrir, avant que Barrique ne répande ses entrailles sur le sol, un peu d’amour et de lui passer dessus à tour de rôles.

Lennart n’y avait pas touché, disant que c’était pêché et que Melitele punirait un jour cela. Toutefois bien qu’en refusant il ne s’était pas interposé. Pour Côme c’était pareil. Il avait refusé d’y toucher arguant quelques vannes balourdes mais ce n’était pas non plus dressé, ne désirant pas se retrouver entre une victime et des compagnons se livrant à leurs plus bas instincts par misère sexuelle. Ce laideron lui faisait penser à Gertha dans son village natal. Sa seule amie du beau sexe, d’une laideur équivalente mais avec un cœur en or. Il se souvenait l’avoir embrassé, un jour, loin des yeux curieux, lors de la fête de la moisson lorsqu’ils avaient dix-sept ans. Il l’avait trouvé en pleure, au détour de son moulin familiale, pour quelques histoires d’hypocrisies féminine. Les cris de détresse, de douleur, et d’agonie humaine, de la Mocheté hantaient Côme encore bien des années plus tard. Et l’expérience vécue ne le fit plus jamais côtoyer Gertha dont il revoyait en elle le regard vide de vie de la jeune fille dépucelée de force par une dizaine d’hommes brutaux.

- "Et qu’est ce ça fait ?" Interrogeait Barrique, en repoussant Côme rudement, alors que cette annonce avait désamorcé la situation actuelle pour un autre bien pire encore. "Tu vas m’dire qu’elle hante les lieux maint’nant ?" Il se mit à rire mais un bruit sourd venait de la pièce au-dessus d’eux. Barrique se tut, ses petits yeux regardaient partout avec une rapidité folle et sa bouche minuscule formait un « o » parfait.  

Plus aucun bruit, le silence le plus absolu. Si intense et si total que l’on pouvait entendre son cœur battre puis soudainement s’arrêter lorsque des sanglots d’outre-tombe se faisaient entendre soudainement d’une pièce voisine. Comme un seul homme l’intégralité des Limiers de Gors Velen, n’écoutant que leur courage, prenaient la direction opposée de cette pièce pour se réfugier pathétiquement dans un coin de pièce. Les écus dressés dans un misérable mur de boucliers et les épées au clair. Un concerto de cliquetis d’acier et de dents qui claquent se faisait entendre. Le danger des goules devenait subitement le cadet de leurs soucis.
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